Roger Trugnan était un des rares survivants d'Auschwitz... Photo L'Humanité

Roger Trugnan était un des rares survivants d'Auschwitz... Photo L'Humanité

Par Michel AYMERICH

J'ai appris il y a une dizaine de jours seulement que Roger Trugnan, rescapé d'Auschwitz et membre du Comité central du PCF, longtemps l'un des animateurs de la Polex (secteur international...), est décédé l'année dernière, le 12 février 2016.

Souvent, je pensais reprendre contact avec lui, mais soit je ne trouvais pas le bon moment, soit j'oubliais et ainsi le temps est passé.

Le temps passe vite. Il ne faut pas repousser à des temps indéterminés ce qui doit être fait avant qu'il ne soit trop tard. D'autant qu'un homme comme le camarade Trugnan était très âgé. Il ne fallait pas me faire d'illusions, son espérance de vie ne pouvait être comparée à une personne plus jeune.

Il y a d'autres personnes avec qui je pense reprendre contact. Car j'ai connu un nombre assez important d'individualités plus ou moins marquantes du point de vue de L’Âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle, d'après le titre de l'ouvrage de l'historien Eric Hobsbawm...

Des personnes et des personnalités connues dans d'autres temps structurés par un autre paradigme qui surdéterminait qualitativement les relations internationales et les rapports de forces au sein de chaque pays.

En ces temps toutes les questions politiques, idéologiques, économiques, sociales étaient imprégnées du rapport à l'existence de l'URSS. Celle-ci n'est plus. Le paradigme a changé. Le monde est devenu post-soviétique.

Mais ces temps nouveaux n'existent et ne se comprennent qu'à travers le prisme du paradigme d'hier. Ainsi la République populaire de Chine existe, elle! Mieux, elle a remplacé l'URSS dans la compétition économique et militaire avec « l'Ouest ». Elle est d'ailleurs en passe de devenir la première économie du monde. Le monde post-soviétique est donc inconcevable sans le monde du paradigme de l'existence de l'URSS. Car sans cette dernière la République populaire de Chine n'aurait pu naître....

Il y a peu de temps, j'ai pris la décision de recontacter un médecin soviétique (aujourd'hui citoyen post-soviétique de la Fédération de Russie... et citoyen allemand?) que je connaissais bien à Berlin-Est en 1988-89. Vingt -huit ans après, j'ai réussi à reprendre contact. Il est toujours à Berlin-Est où habitent nombre de mes anciennes connaissances (déjà, hélas, je le sais, quelques-uns sont morts). En France beaucoup n'imaginent guère à quel point les divisions géographiques et sociales persistent et se recoupent en Allemagne. Mais lui a « réussi » socialement. Il est devenu prof d'université.

Ce médecin n'était pas engagé politiquement. Il n'était pas membre du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands) ni du Коммунисти́ческая па́ртия Сове́тского Сою́за ou КПСС (PCUS). Il n'a pas à ce titre subi les épurations massives du second Anschluss : « À l'égard des communistes après 1990, on s'est comporté d'une manière bien pire que ce qui avait été fait au début de l'Allemagne fédérale à l'égard des anciens nazis » reconnut Helmut Schmidt, ancien chancelier fédéral d'Allemagne de l'Ouest, cité par Vladimiro Giacché [1].

Ce même auteur qui rappelle le cas de Honecker « incarcéré en Allemagne dans la prison de Moabit, celle-là même où l'avaient incarcéré les nazis du fait de ses activités subversives contre le troisième Reich (sous le nazisme Honecker resta 10 ans en prison). Et celui qui rédigea l'acte d'accusation crut bon de reprendre littéralement des extraits de l'acte d'accusation formulé à l'époque par la Gestapo. Si bien que dans le curriculum vitae de Honecker joint aux actes du procès se trouvent ces phrases : « l'activité accomplie [par Honecker] pour l'organisation de jeunesse du parti communiste était illégale. De ce fait, il fut arrêté à Berlin le 4 décembre 1935, pour soupçons de préparation d'activité de haute trahison. » [2]

Giacché rappelle également à propos de « l'ex chef des forces armées de la RDA, Heinz Kessler […] les commentaires sarcastiques sur le fait que ce général allemand avait déserté l'armée allemande ; en effet il avait fait : en 1941, quand il avait abandonné l'armée d'Hitler pour rejoindre l'armée rouge. » [3]

Roger Trugnan , je l'avais rencontré au tout début des années 80 à l'occasion d'une réunion de la fédération de Paris du PCF. J'étais alors un jeune militant, membre du bureau de ma cellule et membre du bureau d'une section du 11ème arrondissement. J'avais adhéré dès l'âge de 17 ans et j'avais, donc, déjà quelques années de parti.

En fait de rencontre, je ne me souviens pas lui avoir parlé cette première fois. Roger m'était resté en mémoire car j'avais remarqué que cet homme très souriant portait un tatouage sur son avant-bras. Ce dont je me souviens, c'est que je ne lui avais posé aucune question à ce sujet. Mais son tatouage, je m'en souviens toujours après plus de trois décennies, bientôt quatre. A lui seul, son tatouage concentrait plus d'informations que bien des discours. Sa capacité à sourire et cette marque indélébile des rescapés des camps nazis m'ont définitivement impressionné.

Je ne savais pas encore que le camarade Trugnan était un rescapé du camp de Jawischowitz, annexe d'Auschwitz.

« Roger était un des rares survivants de l'horreur des camps d'extermination. Sa famille, de Balta aujourd'hui en Moldavie, de confession juive, avait trouvé refuge en France, à Paris. Ses parents, sa sœur, comme lui même, croyaient en la France des lumières, aux valeurs de Liberté, d’Égalité, de Fraternité. A 13 ans, il participe avec enthousiasme aux manifestations du Front Populaire. C'est un Gavroche du 11e arrondissement. Il soutient et aide ses parents qui, dès 1934, accueillent chez eux des réfugiés qui fuient les régimes fascistes et nazis : de Pologne, de Roumanie, de Hongrie ou d'Allemagne. A 17 ans, il entre dans la Résistance au sein des FTP MOI. Pendant 3 ans, il vit dans la clandestinité. Arrêté avec son réseau, il est interné à Drancy puis envoyé au camp d’extermination d'Auschwitz, avec ses amis Henri Krasucki et Sam Radzynski. En avril 1945, il participera à la marche de la mort et en sortira vivant. De retour en France, il apprendra que ses parents et sa sœur Germaine ont également été envoyés dans les camps de la mort mais n'en reviendront jamais… » écrit Pierre Laurent, secrétaire national du PCF [4].

Oh camarade, je n'ose imaginer ce que tu as pu ressentir en écoutant ce triste sire de Dieudonné se moquer de manière abjecte de la Shoah qui a englouti une partie de ta famille...

Était-ce la seconde fois ? Je l'avais revu lors d'un congrès du PDS (Partei des demokratischen Sozialismus). Je ne sais plus pourquoi, je m'y trouvais. J'ai été certes membre de ce parti à travers mon appartenance à la plate-forme communiste du PDS, mais je n'ai jamais été délégué. J'avais été également membre du bureau du HDS (Hochschulgruppe Demokratischer SozialistInnen Humboldt-Universität zu Berlin) après avoir quitté en 1992 le GRS (Groupe Revolutionäre Sozialisten), la section Est-allemande de la Quatrième internationale (Secrétariat unifié dirigé par E. Mandel) que j'avais fortement contribué à construire, notamment son journal Avanti ... Étais-je alors encore membre de cette organisation se réclamant (plutôt frauduleusement selon moi) du trotskisme quand je l'ai revu ? Probablement. Car je me souviens être allé vers lui et dans le cours de notre conversation lui avoir dit que je n'étais plus membre du PCF, etc, ce à quoi il m'avait répondu avec son sourire qui m'avait tant impressionné la première fois que je l'avais vu: «Tu verras, on revient toujours au parti...»

Le parti l'avait sauvé à travers la solidarité de ses membres dans le camp.

La devise Unus pro omnibus, omnes pro uno (Un pour tous, tous pour un) était là-bas au camp bien plus que de la littérature. Il lui était inconcevable qu'on puisse l'oublier...

J'étais allé vers lui la seconde fois pour lui parler d'un livre. Je l'avais reconnu après l'avoir rencontré ou plutôt croisé lors d'une réunion de la Fédération de Paris du PCF. Était-ce cette seconde fois que j'avais eu cette conversation ? Je n'en sais plus rien. Toujours est-il que j'étais allé vers lui pour lui demander s'il était bien le camarade, dont parlait Hermann Axen dans Ich war ein Diener der Partei (J'étais un serviteur du parti), son livre de mémoire ?

 Hermann Axen avec Oliver Tambo, président du Congrès National Africain (ANC). Source: Bundesarchiv_Bild_183-T0515-008,_Berlin,_Besuch_ANC-Delegation,_Axen,_Tambo et page de couverture des mémoires de Hermann Axen... Hermann Axen avec Oliver Tambo, président du Congrès National Africain (ANC). Source: Bundesarchiv_Bild_183-T0515-008,_Berlin,_Besuch_ANC-Delegation,_Axen,_Tambo et page de couverture des mémoires de Hermann Axen...

Hermann Axen avec Oliver Tambo, président du Congrès National Africain (ANC). Source: Bundesarchiv_Bild_183-T0515-008,_Berlin,_Besuch_ANC-Delegation,_Axen,_Tambo et page de couverture des mémoires de Hermann Axen...

Axen avait mal orthographié son nom, Roger Trignan au lieu de Trugnan, mais j'avais pensé que cela pouvait être lui. Je lui racontais ce que j'avais lu, Roger acquiesça. Il était bien ce communiste français qui avait fait partie d'un groupe de 15 à 20 résistants Juifs et communistes de différentes nationalités organisés dans le camp de Jawischowitz, annexe d'Auschwitz. En faisaient partie Roger sous le pseudo de Roger Monier, Henri Krasucki et Hermann Axen qui devint membre du Bureau politique du SED en 1970 et le resta jusqu'à 1989 où tout bascula...

Henri Krasucki, né Henoch Krasucki, fut secrétaire général de la CGT. Résistant, il fut membre actif de la section juive des FTP-MOI pendant la Seconde Guerre mondiale. Le réseau de résistants communistes, les FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main-d'Oeuvre Immigrée) fut à l'origine de la célèbre "Affiche rouge" placardée par les occupants nazis...Henri Krasucki, né Henoch Krasucki, fut secrétaire général de la CGT. Résistant, il fut membre actif de la section juive des FTP-MOI pendant la Seconde Guerre mondiale. Le réseau de résistants communistes, les FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main-d'Oeuvre Immigrée) fut à l'origine de la célèbre "Affiche rouge" placardée par les occupants nazis...

Henri Krasucki, né Henoch Krasucki, fut secrétaire général de la CGT. Résistant, il fut membre actif de la section juive des FTP-MOI pendant la Seconde Guerre mondiale. Le réseau de résistants communistes, les FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main-d'Oeuvre Immigrée) fut à l'origine de la célèbre "Affiche rouge" placardée par les occupants nazis...

Ce même Axen qui, employé par les S.S. à tenir des listes de détenus dans le camp, parvint à sauver la vie de Henri Krasucki, le futur secrétaire général de la CGT! Krasucki qui n'avait que 18 ans était alors très malade et devait être gazé. Hermann Axen le raya de la liste et lui attribua le nom d'un détenu Serbe ou Croate (il ne savait plus) qui s'était suicidé en se jetant sur les barbelés électrifiés ! Pour les S.S., Krasucki s'était suicidé...

A l'occasion de notre rencontre à Berlin je lui avais promis de lui offrir le livre de Hermann Axen que je lui envoyais quelques temps plus tard à son adresse au siège du PCF, Place du Colonel Fabien.

Lettre de Roger Trugnan confirmant la bonne réception du livre de Hermann Axen

Lettre de Roger Trugnan confirmant la bonne réception du livre de Hermann Axen

Ces derniers temps, je pensais reprendre contact avec lui et lui transmettre mon article Le 22 juin 1941, les fascistes allemands déclenchent la guerre totale contre le "judéo-bolchévisme"! [5]. J'aurais été curieux d'avoir son avis.

Comme j'aurais aimé pouvoir lui poser toute une série de questions sur le pourquoi de la démission du PCF face au défi de l'islam(isme), excepté chez André Gerin (membre du CC du PCF, maire de Vénissieux de 1985 à 2009 et député de la 14e circonscription du Rhône de 1993 à 2012, actuellement député-maire honoraire de Vénissieux) qui déclara sur son blog, non sans quelques illusions sur un « Islam spirituel respectueux des principes de la République et de la laïcité »: « Non, l’immigration n’est pas une chance pour la France. C’est un mensonge entretenu depuis 30 ans. Oui, c’est une chance pour le capitalisme financier, pour diviser, exploiter, exclure, ghettoïser [...] Aujourd’hui, limiter y compris l’immigration régulière devient vital, face à une situation explosive dans des centaines de villes populaires. C’est la seule manière d’endiguer le FN." [6]

Le refus persistant à gauche (ou présentée comme telle) de prendre à bras le corps la question de l'islamisation en cours en France n'est-elle pas l'explication principale des scores élevés de Marine Le Pen chez les ouvriers confrontés dans leur quotidien à ce défi? « La candidate du Front national enregistre ses meilleurs scores chez les ouvriers, avec 39,3% des intentions de vote recueillies, mais ne parvient pas à percer chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures (12%)» peut-on lire dans A J-70, quel est le profil des principaux électorats potentiels à la présidentielle? [7].

 Une France soumise - Les voix du refus, le livre qui succède à l'ouvrage "Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire" Une France soumise - Les voix du refus, le livre qui succède à l'ouvrage "Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire"

Une France soumise - Les voix du refus, le livre qui succède à l'ouvrage "Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire"

Qu'a bien pu penser Roger de l'ouvrage Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire dirigé par Georges Bensoussan ? Qu'aurait-il pensé aujourd'hui sur l'ouvrage qui lui succède Une France soumise - Les voix du refus, également sous la direction de Georges Bensoussan ?

Qu'aurait-il pensé également de ces paroles :

« La peur de la classe médiatique d'appeler un chat un chat... La question, c'est le courage, c'est pas la lucidité […] si le courage l'emporte, le cours des choses peut être inversé, mais le courage, çà s'apprend pas dans les écoles, le courage, on l'a, on l'a pas, çà dépend réellement des personnalités de chacun […] La condition de la liberté, c'est le courage » (Georges Bensoussan) [8]

Et enfin, j'aurais voulu savoir si vraiment il approuvait sans réserves cette politique «antisioniste», pro- «palestinienne» qui n'est autre en vérité que capitulation (quand ce n'est pas une alliance cynique de la bourgeoisie française et de ceux qui lui emboitent le pas!) face à la pression de l'impérialisme «arabo»-musulman; réécriture de l'histoire; travestissement des faits historiques alimentant un antisionisme qui n'est devenu pour l'essentiel qu'un antisémitisme (ou anti-judaïsme) qui a changé de forme et ne conserve avec l'antisionisme d'avant la seconde guerre mondiale que la similitude du mot...

NOTES :

[1] Der Spiegel, 2 janvier 2006, p. 51. Cité in Vladimiro Giacché, Le second Anschluss. L'annexion de la RDA. Édition Delga, 2015, p 96.

[2] Vladimiro Giacché, Le second Anschluss, p. 100.

[3] Ibid

[4] http://www.humanite.fr/deces-de-roger-trugnan-une-peine-immense-599206

[5] Le 22 juin 1941, les fascistes allemands déclenchent la guerre totale contre le "judéo-bolchévisme"!

[6] http://www.comite-valmy.org/spip.php?article1571

[7] A J-70, quel est le profil des principaux électorats potentiels à la présidentielle?https://medium.com/@YvesMarieCann/presidentielle-2017-ff5d3fd52acc#.ts9r8cgjy

[8] https://www.youtube.com/watch?v=vtjPffF2Z5g&feature=share

 

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